Gilda Grillo interviewée par Michèle Cédric


Gilda, bonjour


Bonjour


Vous vivez à Rio de Janeiro, vous êtes brésilienne. Parfois vous vivez à Madrid aussi.


Aujourd’hui, vous êtes à Bruxelles ; hier, vous étiez dans un autre pays, je suppose ; demain, encore ailleurs...


En fait, j’ai l’impression que toute votre vie a été une vie de nomade, je me trompe ?


Je suis restée de longues périodes de ma vie au Brésil. Aujourd’hui, il y a des moments où je voyage, je travaille, j’étudie.


Je crois que votre vie de nomade, vous la vivez depuis vos 17 ans : vous êtes allée à Paris faire des études ; vous êtes aussi allée à New York pour suivre aussi des études et vendre des vêtements chics, vous avez d’ailleurs rencontré des gens très connus à ce moment-là, non ?


Oui, Greta Garbo, Marilyn Monroe, ...


Et puis, vous êtes revenue à Paris et vous avez exercez le métier de journaliste pendant 7 ans. Je crois que cette période était riche de rencontres, non ?


Oui, j’ai rencontré beaucoup de gens intéressants comme Simone de Beauvoir, François Truffaut, Catherine Deneuve, un mélange assez intéressant.


Et quand vous êtes retournée au Brésil, je crois qu’un mois après votre retour, il y eu un coup d’état et la dictature s’est installée. A ce moment là, un changement s’est produit dans votre vie. Vous vous êtes sentie responsable de quelque chose, c’est-à-dire que vous avez voulu, par exemple, dénoncer la censure.


Voilà, tout était censurée et je me sentais responsable dans le sens "culturel". La dictature empêchait les poètes, les écrivains, les dramaturges d’écrire ce qu’ils voulaient écrire et nous voulions exprimer, avec des mots, la vérité sur ce qui se passait. C’est ainsi que nous avons créé un théâtre vivant où nous racontions des vérités au travers d’images et de poésie.


Vous mettiez en scène des jeunes auteurs brésiliens.


C’est ça, oui.


Travailler contre la censure vous a amené pas mal d’ennuis...


Je travaillais contre la censure car je voulais dire la vérité afin que les gens ne s’endorment pas complètement. J’ai essayé de raconter ce que les jeunes savaient déjà là-bas grâce à la presse internationale. C’était très dur au début, parce que j’étais totalement inconnue et je démarrais "à zéro". Mais j’avais quand même un groupe d’amis qui m’a aidée et nous avons monté des pièces intéressantes, sans censure.


C’est à ce moment là que Christiane Rochefort est entré dans votre vie ?


C’est après deux spectacles montés à Paris que nous avons reçu une lettre de Christiane Rochefort demandant notre aide pour soutenir sur trois écrivains portugaises, les trois Maria. Elle ne savait pas de quoi il s’agissait et comme je parlais le portugais, cela nous est tombé dans la main de le traduire en français, de faire une conférence de presse pour dénoncer le danger que vivait ces trois femmes, ces trois mères qui ont écrit un livre extraordinaire sur la situation de la femme au Portugal. Et cela a fait boule de neige qui a terminé par la libération de ces trois femmes en prison.


Elles étaient emprisonnées à ce moment-là ?


Oui, elles étaient en jugement. Chaque trois mois, elles passaient en jugement et elles étaient comme arrêtées à la maison mais elles risquaient d’aller en prison pour deux ans à cause d’un bouquin.


Il y avait aussi la dictature au Portugal ?


Oui, aussi.


C’est pour cela que vous aviez envie de travailler avec elle et d’aider ces trois femmes ?


Oui.


Et vous avez même mis sur pied la Nuit des Femmes au Théâtre National Populaire ?


Oui, avec l’aide des femmes de Paris et de Delphine Seirig à l’époque, Isabelle ?, une portugaise qui parlait très bien le français aussi : ?. On a fait la Nuit des Femmes dont on a fait des lectures en trois langues au théâtre du Trocadero.


Puis, vous êtes même partie aux Etats-Unis pour cette lecture de textes ?


Oui, j’ai été invitée dans une conférence, la première conférence à Boston où il y avait 28 pays, quatre cent et quelques femmes et on a proposé la première action internationale pour sauver les trois Maria. C’était très international.


C’était les trois Marias dont vous parliez avant ?


Oui, et alors, j’ai vu des choses très émouvantes, par exemple, une femme égyptienne et une femme du Pakistan, une juive d’Israël qui se donnaient la main et qui s’embrassaient et qui disaient les hommes font la guerre mais nous, nous n’avons rien à voir avec cette guerre, on est des soeurs.


Si je comprends bien, c’était quand même vos premiers pas vers le féminisme en défendant ces trois femmes portugaise, et puis cette cause féministe ? Elle vous poursuivait peut-être depuis longtemps ?


Vous étiez née dans une famille de lignée de femmes fortes, non ?


Oui, et je viens d’une famille matriarcale, la mère avait toujours beaucoup d’enfants, elle soignait les enfants des enfants. C’était une centrale forte qui donnait de l’énergie pour que l’arbre pousse. Et c’était très beau à voir cela avec mon arrière-grand-mère, ma grand-mère, avec ma mère. Et c’est pour cela, et pour d’autres choses aussi - car à cette époque-là comme on vivait dans un monde guidé par la dictature, par le patriarcat - les femmes, il fallait qu’elles comprennent leur valeur, leur vraie valeur et quel était le rôle de la femme. Et comme la soumission était une chose inscrite dans la vie de toutes les femmes, c’était difficile de comprendre ce qu’on était venue faire ici. Pour obéir aux prêtres, aux rois, aux généraux, au père ou c’est pour faire quelque chose de créatif et partager quelque chose, d’aider pour que cela soit plus harmonieux. Et cela a été très important dans ma vie. J’ai passé trois ans dans ma vie en train d’étudier ce que c’était d’être une femme et ce qu’on faisait là.


Mais j’ai entendu dire que votre mère était vraiment votre modèle pendant toute une période. Et après, vous avez eu envie de lâcher ce modèle ? Qu’est-ce que vous contestiez ?


Il y a eu une époque où j’ai pris conscience dema mère aurait pu être : médecin comme son père ou exercer une profession para-médicale, elle savait tous les "remèdes", elle pouvait diagnostiquer toutes sorte de maladies, elle avait un "pif" pour cela. Elle n’a pas eu la carrière qu’elle aurait pu avoir parce qu’elle était trop occupée avec ses 6 enfants. En tant qu’aînée, j’ai soigné ses enfants aussi. Je n’avais pas envie de suivre le même chemin. Je suis partie pour découvrir le monde.


Découvrir le monde, c’était aussi vous occuper d’une tournée tout à fait différente, une tournée de troupe de danse brésilienne, afro-brésilienne, "Viva Bahia", que vous avez mené un peu partout en Europe.


Oui, nous faisions une tournée au Brésil et la qualité de notre spectacle a attiré une grande dame qui était mariée avec quelqu’un du Berliner Ensemble et qui était l’imprésario de Bob Wilson et de beaucoup de gens importants, Gropotsky ? par exemple, et elle nous invitait parce qu’elle avait vu le spectacle. Elle a dit :" j’aime cela, je vous emmène en Europe". Et alors on a tourné 6 mois pendant deux années et aussi on a fait avec L’O.N.U. le festival au Kenya pour le roi, avec l’UNESCO aussi dans les centres culturels de différents pays. C’était intéressant, mais c’était épuisant.


Mais cela devait vous intéresser aussi d’aller au Kenya, en Afrique parce que vos racines, elles sont multiples en tant que Brésilienne. Il y a l’Afrique, il y a l’Europe sans doute, il y a aussi la part indienne. Alors, c’était peut-être cette recherche-là que vous faisiez à cette époque-là, essayer de retrouver vos racines ? Vous êtes partie sur le fleuve Amazone, là-bas. C’était aussi une quête, non ?


Oui, j’étais très intéressée de voir les trois racines de la culture brésilienne. On a une culture européenne, africaine et indienne. On est le mélange de ces trois races. Et d’abord j’ai étudié beaucoup la culture africaine : la musique brésilienne sort de là. La culture européenne donne la littérature. Et un jour je me suis dit : je veux voir si c’est vrai cette légende des Amazones et je suis partie dans la Jungle.


Vous avez eu la réponse ?


Oui, c’était vrai. C’était en parlant avec le chef, le chaman. Ils racontaient l’histoire que c’était vrai. C’était la chute du matriarcat. C’est une longue histoire. Il m’a raconté qu’il existait encore, il croyait, des bandes de femmes qui se mélangeaient avec la forêt, qui se peignaient le corps de couleurs de la forêt et qui apparaissaient et qui avaient des pouvoirs, qui étaient des guerrières, qui invitaient les indiens à venir au moment de la pleine lune. Ils venaient en bateaux, elles les saluaient avec les flèches et elles savaient exactement celui qu’elles voulaient. Alors elles prenaient le hamac de celui qu’elles voulaient en chantant et en dansant. Et lui, il venait sans arme regarder où son hamac était posé et, quand il l’avait découvert, il attendait. Et pendant trois jours et trois nuits, ils restaient ensemble avec la fête, la chanson, les rituels de pleine lune et après trois jours, ils allaient dans la jungle avec le hamac. Ils repartaient avec le bateau et les saluaient avec les flèches et 9 mois après, beaucoup de bébés naissaient. Et elles gardaient les filles et quand ils revenaient, elles leur donnaient les garçons. C’est la légende des Amazones racontée par les Indiens.


Gilda Grillo, quand vous avez été là-bas, sur l’affluent du fleuve Amazone, puis vous avez été en Europe, puis en Californie et là, vous sentez le besoin de suivre une thérapie, c’est cela ?


Oui, après avoir découvert beaucoup de pays à l’extérieur, je voulais faire une autre découverte à l’intérieur de moi, dans mon territoire. Et c’était très intéressant, et après j’ai donné des cours, j’ai fait une préparation et je suis restée là-bas quand même 4 ans. 10 ans en tout aux Etats-Unis. Mais en Californie, j’ai fait ces cours et je me suis préparée pour changer de direction de nouveau.


Oui, c’est une autre vie qui commençait ?


Oui.


Mais quand on suit une thérapie, c’est quand même qu’on est toujours en recherche. Qu’on se cherche un peu soi-même ?


Oui, j’ai découvert qu’après chaque grand projet que j’avais eu, je tombais dans un vide et je voulais comprendre pourquoi ? Pourquoi je fais des projets et quand il disparaît c’était comme si chaque projet, c’était une vie et une mort. Et je voulais savoir ce qu’il y avait derrière tout cela. Parce que j’étais trop identifiée avec le projet ? Et c’est pour cela que j’ai commencé à chercher à l’intérieur.


Chercher à l’intérieur, cela veut dire aussi une espèce de recherche sur le plan de la spiritualité ?


Cela a abouti d’abord à ce qu’il fallait devenir quelqu’un de plus équilibré dans le sens du travail, de la vie émotionnelle. Et après, quand on équilibre ça, on voit qu’il manque encore quelque chose et alors là, la recherche spirituelle commence ! Quand on fait ce que l’on veut dans le travail et on se trouve bien émotionnellement dans une relation, un pseudo bonheur, il y a encore quelque chose qui manque. Alors, il faut faire le pas suivant. Vers ton moi essentiel, vers l’énergie verticale. Ne pas vivre uniquement de l’énergie horizontale : on, naît, on grandit, on se marie, on a des enfants, on travaille, on vieillit et on meurt. Cà, c’est chronologique. Mais à part cela, il y a une autre énergie qui nous traverse et qui essaie de nous réveiller. Il y a quelque chose d’autre et je crois que l’homme et la femme ont perdu le contact avec leur origine, leur source et le contact avec leur destin, leur direction et alors on commence à se demander mais pourquoi on est là et ce que l’on fait ici, ce que cela veut dire, la vie et on commence à chercher des réponses et j’ai cherché dans plusieurs endroits. Chercheur de vérité, c’est un titre que je me suis donnée.


Sur votre carte de visite, vous avez écrit Chercheur de vérité ?


Oui. Etudiante de la sagesse universelle, je voulais dire.


Vous étiez née dans une famille où l’on pratiquait une religion ?