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L’âge de raison Ils sont âgés et leur esprit semble s’être égaré sur d’autres chemins... Comment garder le contact avec ces parents atteints de démence sénile ou d’Alzheimer débutant ? par Claire Coljon

Supplément Victor Vendredi (14 décembre 2001)

A 80 ans bien sonnés, la chevelure de Madame N. a perdu les reflets auburn et les lourdes boucles de sa jeunesse. Normal ? Non, pour la vieille dame, la coiffeuse est seule responsable de son malheur. Maniée avec trop d’ardeur, sa brosse lui arrache les cheveux par poignées et les produits qu’elle utilise accélèrent leur chute. Incompréhension, agressivité, le ton monte et chacune campe sur ses positions... Et si Madame N. exprimait ainsi ses peurs de vieillir et de mourir ? Et si, au lieu de s’affronter, les deux femmes cherchaient à se rejoindre...

Garder le contact avec des personnes très âgées ou atteintes de démence sénile, c’est ce que propose l’américaine Noami Feil, initiatrice de la "Validation Therapy" : une méthode d’accompagnement, d’empathie, d’écoute du vécu émotionnel des personnes désorientées. Une volonté de communication, verbale ou non verbale, afin qu’elles se sentent écoutées et comprises. Une personne âgée, c’est 80 ans de vie, 80 ans d’histoire ! rappelle Marie-Claire Giard, assistante sociale au CPAS de Woluwe-Saint-Lambert et formatrice en validation. Elle aborde la dernière tâche de sa vie, celle de la résolution. Elle se prépare à partir en paix, avec elle-même et avec les autres. Elle revoit le film de sa vie, fait le bilan et s’arrête sur les moments puissants, heureux ou conflictuels. Elle est "dans son passé" et la personne du présent la rejoint difficilement dans sa réalité. Sauf si elle fait preuve d’empathie, si elle va à la rencontre des émotions et pose les questions ouvertes. Celles qui ne culpabilisent pas (haro sur les pourquoi !) mais qui, pour restaurer le souvenir, font plutôt appel à des mots visuels (évocation de la couleur d’une robe par exemple), des mots du ressenti (avait-elle froid ?), des mots sonores (y avait-il beaucoup de vent ?).

Madame G. agrippe son sac, se lève et, tout de go, annonce qu’elle doit d’urgence rejoindre son entreprise. Si Monsieur L. s’est perdu, c’est parce que sa rue a sournoisement changé d’aspect. Madame V. ne reconnaît pas sa fille dans cette visiteuse de chaque jour... Alors, parce qu’elle lui ressemble et porte le même prénom, elle lui parle de son enfant, évoque les bons souvenirs, les regrets, confie des sentiments qu’elle avait toujours tus. Tous ces comportements évoquent des moments chargés d’émotions mais combien douloureux , commente Marie-Claire Giard. Des états de démence qui désemparent les proches. Ils les confrontent à leur propre vieillesse à venir. Mais ils sont aussi une source d’apprentissage sur soi et sur l’autre.

En Belgique, quelque cent mille personnes - trois octogénaires sur dix - seraient atteint de cette démence. Licencié en sociologie et en psychothérapie, et fondateur du centre Rhapsodie (1), Didier Barbieux se réfère à Naomi Feil pour y voir quatre stades. Le premier, le plus douloureux, est celui de la mal-orientation. Quand la personne manque de joie de vivre, soupçonne tout un chacun de la voler, de lui mentir, de prendre plaisir à la contredire... Ce qui n’est jamais sans susciter irritation voire exaspération des proches. Le second - mais il n’existe pas de barrière rigide entre ces deux stades - est celui de la confusion dans le temps. Quand les gens et les objets du passé se mêlent à ceux d’aujourd’hui... Si la communication verbale reste possible, il n’en va plus de même pour les stades suivants où le contact devient essentiellement non verbal ou sensoriel. Soit le mouvement répétitif (la parole a disparu, la personne âgée glousse, bourdonne ou gémit) et enfin le stade végétatif (seuls le toucher, les caresses ou les massages, la lumière ou parfois la musique font encore réagir).

Mais pourquoi certains glissent-ils dans la démence ? Marie-Claire Giard s’interroge : Peut-être que ceux qui manquent de capacité d’adaptation aux changements sont plus vulnérables. Que ceux qui n’ont pu intégrer leur passé, résoudre les situations conflictuelles ou angoissantes sont moins aptes, à l’heure de leur fin de vie, à réussir la phase de résolution. Celle où l’on résout des conflits anciens afin de pouvoir partir en paix. Pour le sociologue américain Erik Erickson, la vie de chacun se découpe en six phases auxquelles correspondent des tâches spécifiques à accomplir pour se réaliser pleinement. De l’état de nourrisson (quand le tout-petit apprend à faire confiance) à la vieillesse (phase d’intégration du passé dans le présent et d’acquisition de l’intégrité et de la force intérieure), en passant par l’enfance (apprentissage de l’autonomie), l’adolescence (recherche de l’identité), l’âge adulte (responsabilité, partage et gestion des succès et des échecs) et ce temps intermédiaire où l’adulte vieillissant prend de nouveaux rôles, réalise de nouveaux objectifs.

Quand Madame B., bien que nonagénaire, cherche désespérément sa fillette de trois ans qu’elle avait laissée s’éloigner de la maison, n’espère-t-elle pas, en fait, résoudre un moment douloureux de sa vie de mère ? "Sa

-  petite fille est à l’intérieur d’elle-même. Elle la voit avec les yeux de son esprit. Et si elle la recherche avec autant de véhémence, c’est parce que, de l’avoir laissée partir et se perdre lui a renvoyé d’elle-même l’image d’une mère misérable", commente Naomi Feil. Ma fille ne me pardonnera jamais, clame Madame B. , d’ailleurs elle ne vient plus me voir. Et Naomi Feil d’assurer que, non, la vieille dame n’hallucine pas. "Elle est à l’étape finale de sa vie et elle a une dernière tâche à accomplir. Elle prépare ses bagages pour son ultime voyage et doit encore restaurer sa petite fille." Elle pourra alors s’en aller, sereine...

Créé en 1988, le centre Rhapsodie propose des séminaires, conférences, initiation et formation à la validation telle que la conçoit Naomi Feil. En accord avec la Région wallonne, le centre se prépare également à ouvrir trois groupes d’aide aux familles à Tournai, Louvain-la-Neuve et Arlon. Centre Rhapsodie, 788 chaussée de Waterloo, 1180 Bruxelles, 02-372.23.51, comtat@rhapsodie.info

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