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Gilda Grillo inteviewée par Michèle Cédric

Gilda, bonjour

Bonjour

Vous vivez à Rio de Janeiro, vous êtes brésilienne. Parfois vous vivez à Madrid aussi.

Aujourd’hui, vous êtes à Bruxelles ; hier, vous étiez dans un autre pays, je suppose ; demain, encore ailleurs...

En fait, j’ai l’impression que toute votre vie a été une vie de nomade, je me trompe ?

Je suis restée de longues périodes de ma vie au Brésil. Aujourd’hui, il y a des moments où je voyage, je travaille, j’étudie.

Je crois que votre vie de nomade, vous la vivez depuis vos 17 ans : vous êtes allée à Paris faire des études ; vous êtes aussi allée à New York pour suivre aussi des études et vendre des vêtements chics, vous avez d’ailleurs rencontré des gens très connus à ce moment-là, non ?

Oui, Greta Garbo, Marilyn Monroe, ...

Et puis, vous êtes revenue à Paris et vous avez exercez le métier de journaliste pendant 7 ans. Je crois que cette période était riche de rencontres, non ?

Oui, j’ai rencontré beaucoup de gens intéressants comme Simone de Beauvoir, François Truffaut, Catherine Deneuve, un mélange assez intéressant.

Et quand vous êtes retournée au Brésil, je crois qu’un mois après votre retour, il y eu un coup d’état et la dictature s’est installée. A ce moment là, un changement s’est produit dans votre vie. Vous vous êtes sentie responsable de quelque chose, c’est-à-dire que vous avez voulu, par exemple, dénoncer la censure.

Voilà, tout était censurée et je me sentais responsable dans le sens "culturel". La dictature empêchait les poètes, les écrivains, les dramaturges d’écrire ce qu’ils voulaient écrire et nous voulions exprimer, avec des mots, la vérité sur ce qui se passait. C’est ainsi que nous avons créé un théâtre vivant où nous racontions des vérités au travers d’images et de poésie.

Vous mettiez en scène des jeunes auteurs brésiliens.

C’est ça, oui.

Travailler contre la censure vous a amené pas mal d’ennuis...

Je travaillais contre la censure car je voulais dire la vérité afin que les gens ne s’endorment pas complètement. J’ai essayé de raconter ce que les jeunes savaient déjà là-bas grâce à la presse internationale. C’était très dur au début, parce que j’étais totalement inconnue et je démarrais "à zéro". Mais j’avais quand même un groupe d’amis qui m’a aidée et nous avons monté des pièces intéressantes, sans censure.

C’est à ce moment là que Christiane Rochefort est entré dans votre vie ?

C’est après deux spectacles montés à Paris que nous avons reçu une lettre de Christiane Rochefort demandant notre aide pour soutenir sur trois écrivains portugaises, les trois Maria. Elle ne savait pas de quoi il s’agissait et comme je parlais le portugais, cela nous est tombé dans la main de le traduire en français, de faire une conférence de presse pour dénoncer le danger que vivait ces trois femmes, ces trois mères qui ont écrit un livre extraordinaire sur la situation de la femme au Portugal. Et cela a fait boule de neige qui a terminé par la libération de ces trois femmes en prison.

Elles étaient emprisonnées à ce moment-là ?

Oui, elles étaient en jugement. Chaque trois mois, elles passaient en jugement et elles étaient comme arrêtées à la maison mais elles risquaient d’aller en prison pour deux ans à cause d’un bouquin.

Il y avait aussi la dictature au Portugal ?

Oui, aussi.

C’est pour cela que vous aviez envie de travailler avec elle et d’aider ces trois femmes ?

Oui.

Et vous avez même mis sur pied la Nuit des Femmes au Théâtre National Populaire ?

- Oui, avec l’aide des femmes de Paris et de Delphine Seirig à l’époque, Isabelle ?, une portugaise qui parlait très bien le français aussi : ?. On a fait la Nuit des Femmes dont on a fait des lectures en trois langues au théâtre du Trocadero.

Puis, vous êtes même partie aux Etats-Unis pour cette lecture de textes ?

Oui, j’ai été invitée dans une conférence, la première conférence à Boston où il y avait 28 pays, quatre cent et quelques femmes et on a proposé la première action internationale pour sauver les trois Maria. C’était très international.

C’était les trois Marias dont vous parliez avant ?

Oui, et alors, j’ai vu des choses très émouvantes, par exemple, une femme égyptienne et une femme du Pakistan, une juive d’Israël qui se donnaient la main et qui s’embrassaient et qui disaient les hommes font la guerre mais nous, nous n’avons rien à voir avec cette guerre, on est des soeurs.

Si je comprends bien, c’était quand même vos premiers pas vers le féminisme en défendant ces trois femmes portugaise, et puis cette cause féministe ? Elle vous poursuivait peut-être depuis longtemps ?

Vous étiez née dans une famille de lignée de femmes fortes, non ?

Oui, et je viens d’une famille matriarcale, la mère avait toujours beaucoup d’enfants, elle soignait les enfants des enfants. C’était une centrale forte qui donnait de l’énergie pour que l’arbre pousse. Et c’était très beau à voir cela avec mon arrière-grand-mère, ma grand-mère, avec ma mère. Et c’est pour cela, et pour d’autres choses aussi - car à cette époque-là comme on vivait dans un monde guidé par la dictature, par le patriarcat - les femmes, il fallait qu’elles comprennent leur valeur, leur vraie valeur et quel était le rôle de la femme. Et comme la soumission était une chose inscrite dans la vie de toutes les femmes, c’était difficile de comprendre ce qu’on était venue faire ici. Pour obéir aux prêtres, aux rois, aux généraux, au père ou c’est pour faire quelque chose de créatif et partager quelque chose, d’aider pour que cela soit plus harmonieux. Et cela a été très important dans ma vie. J’ai passé trois ans dans ma vie en train d’étudier ce que c’était d’être une femme et ce qu’on faisait là.

Mais j’ai entendu dire que votre mère était vraiment votre modèle pendant toute une période. Et après, vous avez eu envie de lâcher ce modèle ? Qu’est-ce que vous contestiez ?

Il y a eu une époque où j’ai pris conscience dema mère aurait pu être : médecin comme son père ou exercer une profession para-médicale, elle savait tous les "remèdes", elle pouvait diagnostiquer toutes sorte de maladies, elle avait un "pif" pour cela. Elle n’a pas eu la carrière qu’elle aurait pu avoir parce qu’elle était trop occupée avec ses 6 enfants. En tant qu’aînée, j’ai soigné ses enfants aussi. Je n’avais pas envie de suivre le même chemin. Je suis partie pour découvrir le monde.

Découvrir le monde, c’était aussi vous occuper d’une tournée tout à fait différente, une tournée de troupe de danse brésilienne, afro-brésilienne, "Viva Bahia", que vous avez mené un peu partout en Europe.

Oui, nous faisions une tournée au Brésil et la qualité de notre spectacle a attiré une grande dame qui était mariée avec quelqu’un du Berliner Ensemble et qui était l’imprésario de Bob Wilson et de beaucoup de gens importants, Gropotsky ? par exemple, et elle nous invitait parce qu’elle avait vu le spectacle. Elle a dit :" j’aime cela, je vous emmène en Europe". Et alors on a tourné 6 mois pendant deux années et aussi on a fait avec L’O.N.U. le festival au Kenya pour le roi, avec l’UNESCO aussi dans les centres culturels de différents pays. C’était intéressant, mais c’était épuisant.

Mais cela devait vous intéresser aussi d’aller au Kenya, en Afrique parce que vos racines, elles sont multiples en tant que Brésilienne. Il y a l’Afrique, il y a l’Europe sans doute, il y a aussi la part indienne. Alors, c’était peut-être cette recherche-là que vous faisiez à cette époque-là, essayer de retrouver vos racines ? Vous êtes partie sur le fleuve Amazone, là-bas. C’était aussi une quête, non ?

Oui, j’étais très intéressée de voir les trois racines de la culture brésilienne. On a une culture européenne, africaine et indienne. On est le mélange de ces trois races. Et d’abord j’ai étudié beaucoup la culture africaine : la musique brésilienne sort de là. La culture européenne donne la littérature. Et un jour je me suis dit : je veux voir si c’est vrai cette légende des Amazones et je suis partie dans la Jungle.

Vous avez eu la réponse ?

Oui, c’était vrai. C’était en parlant avec le chef, le chaman. Ils racontaient l’histoire que c’était vrai. C’était la chute du matriarcat. C’est une longue histoire. Il m’a raconté qu’il existait encore, il croyait, des bandes de femmes qui se mélangeaient avec la forêt, qui se peignaient le corps de couleurs de la forêt et qui apparaissaient et qui avaient des pouvoirs, qui étaient des guerrières, qui invitaient les indiens à venir au moment de la pleine lune. Ils venaient en bateaux, elles les saluaient avec les flèches et elles savaient exactement celui qu’elles voulaient. Alors elles prenaient le hamac de celui qu’elles voulaient en chantant et en dansant. Et lui, il venait sans arme regarder où son hamac était posé et, quand il l’avait découvert, il attendait. Et pendant trois jours et trois nuits, ils restaient ensemble avec la fête, la chanson, les rituels de pleine lune et après trois jours, ils allaient dans la jungle avec le hamac. Ils repartaient avec le bateau et les saluaient avec les flèches et 9 mois après, beaucoup de bébés naissaient. Et elles gardaient les filles et quand ils revenaient, elles leur donnaient les garçons. C’est la légende des Amazones racontée par les Indiens.

Gilda Grillo, quand vous avez été là-bas, sur l’affluent du fleuve Amazone, puis vous avez été en Europe, puis en Californie et là, vous sentez le besoin de suivre une thérapie, c’est cela ?

Oui, après avoir découvert beaucoup de pays à l’extérieur, je voulais faire une autre découverte à l’intérieur de moi, dans mon territoire. Et c’était très intéressant, et après j’ai donné des cours, j’ai fait une préparation et je suis restée là-bas quand même 4 ans. 10 ans en tout aux Etats-Unis. Mais en Californie, j’ai fait ces cours et je me suis préparée pour changer de direction de nouveau.

Oui, c’est une autre vie qui commençait ?

Oui.

Mais quand on suit une thérapie, c’est quand même qu’on est toujours en recherche. Qu’on se cherche un peu soi-même ?

Oui, j’ai découvert qu’après chaque grand projet que j’avais eu, je tombais dans un vide et je voulais comprendre pourquoi ? Pourquoi je fais des projets et quand il disparaît c’était comme si chaque projet, c’était une vie et une mort. Et je voulais savoir ce qu’il y avait derrière tout cela. Parce que j’étais trop identifiée avec le projet ? Et c’est pour cela que j’ai commencé à chercher à l’intérieur.

Chercher à l’intérieur, cela veut dire aussi une espèce de recherche sur le plan de la spiritualité ?

Cela a abouti d’abord à ce qu’il fallait devenir quelqu’un de plus équilibré dans le sens du travail, de la vie émotionnelle. Et après, quand on équilibre ça, on voit qu’il manque encore quelque chose et alors là, la recherche spirituelle commence ! Quand on fait ce que l’on veut dans le travail et on se trouve bien émotionnellement dans une relation, un pseudo bonheur, il y a encore quelque chose qui manque. Alors, il faut faire le pas suivant. Vers ton moi essentiel, vers l’énergie verticale. Ne pas vivre uniquement de l’énergie horizontale : on, naît, on grandit, on se marie, on a des enfants, on travaille, on vieillit et on meurt. Cà, c’est chronologique. Mais à part cela, il y a une autre énergie qui nous traverse et qui essaie de nous réveiller. Il y a quelque chose d’autre et je crois que l’homme et la femme ont perdu le contact avec leur origine, leur source et le contact avec leur destin, leur direction et alors on commence à se demander mais pourquoi on est là et ce que l’on fait ici, ce que cela veut dire, la vie et on commence à chercher des réponses et j’ai cherché dans plusieurs endroits. Chercheur de vérité, c’est un titre que je me suis donnée.

Sur votre carte de visite, vous avez écrit Chercheur de vérité ?

Oui. Etudiante de la sagesse universelle, je voulais dire.

Vous étiez née dans une famille où l’on pratiquait une religion ?

Non. J’étais dans une famille catholique, j’étais dans une école de religieuses. J’étais dans un collège très bien pour les jeunes filles. C’était des religieuses très intellectuelles, très philosophes. J’ai eu un très bon contact avec elles. J’ai même pensé à être novice. Quand j’était adolescente, j’avais trop peur de rentrer dans le monde à cette époque-là. Je me disais, ici, je me sens en sécurité. Mais cela n’est pas une bonne raison pour rester là ! Et je me suis quand même lancée dans la vie.

Et après le catholicisme, vous avez voulu voir ce qu’était le bouddhisme ?

Oui, j’ai été avec le Zen de Californie et de San Francisco un temps ; et après avec le Sina Yoga ?? et après j’ai rencontré le Course in Miracles et je l’ai étudié un temps et après un jour, quand le disciple est prêt, le maître arrive.

Vous étiez prête ?

Il paraît que oui. Une école de la tradition soufi est venue vers moi, dans mon chemin et je suis une étudiante de cette voie.

Le soufisme, c’est une religion ?

Non, c’est une philosophie. Mieux que moi, Doris Lessing peut vous dire ce que n’est pas le Soufisme. C’est très compliqué de l’expliquer. Dire ce qu’il n’est pas peut prendre beaucoup de temps. Ce n’est pas un système gourouiste articulée autour d’une personnalité centrale, toute puissante et d’une hiérarchie. Ce n’est pas une secte, ni un prétexte à se retirer du monde pour se réfugier dans une communauté autosuffisante, un ashram, une grotte ou un monastère. C’est une façon de vivre pleinement dans le monde. Rien à voir avec les drogues, non plus avec le tournoiement, les psalmodies, les vêtements et les comportements bizarres. Ces pratiques sont dans le meilleur des cas des fragments, des vagues passés au phénomène soufi. Fragments isolés de leur contexte ritualisé dépourvu de vie et de fonction ???? Alors tout cela, c’est ce qu’il n’est pas, ce que n’est pas le soufisme.

Et vous, j’ai même entendu dire que vous vous sentez derviche errant Derviche, c’est

C’est le chercheur, c’est le chercheur de la vérité dans leur nomenclature.

Nous, ce qu’on en connaît, ce sont les danses. C’est quand ils tournent sur eux-mêmes inlassablement.

C’est une école, les tourneurs, c’est une école de Medlevi de Turquie, c’est une école vivante aussi.

Et ce n’est pas votre école ?

Non

Vous n’êtes pas derviche tourneur ?

Non.

Et je suppose que ce soufisme vous a beaucoup aidé puisque vous nous avez dit lors d’un stage que c’était votre principal moteur, le soufisme. Et vous avez basé votre enseignement, l’ennéagramme, sur la tradition du soufisme.

Je voulais séparer ces deux choses parce que non seulement comme étudiante d’une école vivante c’est un travail personnel - je suis très loin d’être arrivée où je voudrais si je pouvais, Inch’Allah, si je peux, si Dieu le permet - mon travail avec l’ennéagramme est venu avec des études, avec le travail de Gurdjieff, de ??, de ??? qui était mon professeur. Et donc j’ai travaillé et j’ai découvert qu’il y avait une source au soufisme mais je ne fais comme, je ne fais pas le pont d’avec mon travail et l’école où je suis étudiante. C’est une chose. Et mon travail professionnel avec l’ennéagramme, c’est autre chose, c’est plutôt psychologique avec un pont pour les gens qui veulent vers la spiritualité, ce sont les gens qui choisissent. C’est pour cela que je voulais séparer, même si l’ennéagramme vient depuis longtemps du soufisme.

C’est une technique qui aurait plus de 5000 ans, c’est cela ?

Oui. Il a été découvert 2500 ans avant le Christ.

Et c’était oral ?

Oui, c’est une tradition orale à travers les histoires, les paraboles

Il faudrait peut-être dire a quoi cela sert l’ennéagramme, cela sert à découvrir son Moi essentiel, son Moi profond, c’est à cela que cela sert ?

L’ennéagramme, d’abord, est très à la mode et c’est très dangereux cela. Gurdjieff disait qu’on a un trait principal et que bienheureux celui qui connaît son trait principal parce que c’est avec lui qu’il doit travailler toute sa vie. Alors, c’est la recherche du trait principal de la personnalité. La personnalité étant le masque qu’on doit tous utiliser pour vivre dans le monde et qui cache le Moi essentiel qui est notre vraie identité. On n’est pas le masque mais on a un masque. On n’est pas nos vêtements, mais on a des vêtements. On a besoin d’une personnalité pour survivre sur la Terre. Mais on a une identité vraie, réelle qui est comme endormie, oubliée à cause de l’activité de la personnalité, du masque. Alors, comme on est très à l’extérieur pour survivre pour la famille, pour le travail, on s’occupe peu de son Moi essentiel, on ne trouve pas qu’on a un trésor caché à l’intérieur de soi.

On est une pierre précieuse qui est tombée sur sa pointe, vous avez dit ?

Oui, c’est cela. Pour les gens qui sentent un besoin d’une faim de découvrir ce qu’il y a à l’intérieur, il y a tout un chemin, et chacun doit faire le sien.

Gilda Grillo, je vous ai entendu dire que ce masque provenait aussi peut-être du fait que à un certain moment de notre vie, dans l’enfance par exemple, on aurait pu, pour se défendre, pour réagir face à une situation difficile, adopter un comportement qui nous aurait aidé à sortir de cette situation et ce comportement, on l’utiliserait tout le restant de notre vie puisqu’il nous a réussi une première fois. Donc, on joue ?

Très bien !

J’ai compris ?!

Oui, j’ai dit cela ! Je peux expliquer cela avec par exemple une image d’une Terre Vierge mais prête pour être ensemencée. Donc, il arrive, un orage, une tempête. Qu’est-ce que cela va faire sur la Terre ? Déchaînement sur la Terre. C’est fait. La deuxième pluie va suivre le même chemin et la troisième pluie, le même chemin, etc.. C’est comme cela. Une situation d’urgence, quand on se sent menacée dans notre survie, du moins on le ressent comme cela, on sent qu’on doit fermer la conscience sur un focus pour nous défendre. On a trois moyens : c’est fuir le danger, c’est s’adapter et séduire ou aller contre, attaquer. Il n’y a que ces trois façons. Ou on se cache, ou on attaque ou séduit, on s’adapte. Ce sont trois clés. Et si cela marche, et on survit, tient, c’est comme cela que je dois faire et on commence à séduire, et à s’adapter avec la réalité et cela devient notre conditionnement, notre programmation comme un ordinateur. On a déjà enregistré en nous un certain comportement de survie qui va se répéter compulsivement.

Et c’est mauvais cela ?

C’est normal ! C’est nécessaire ! Ca nous arrive. Alors, c’est triste parce que l’on devient des êtres conditionnés avec la conscience fermée. C’est comme une éclipse de la conscience, c’est comme un voile qui tombe et tu ne vois plus clair, tu vois seulement les mécanismes de défenses qu’on a du apprendre pour survivre. Et on perd peu à peu un contact avec la vraie identité ouverte, consciente, aimante, sage du sens commun qu’on a. On a été colorée par cette expérience et on va prendre toujours les mêmes couleurs. Et on devient des êtres conditionnés sans conscience. Et alors le chemin, c’est d’être un être conditionné qui veut se réveiller de ce sommeil, de cette éclipse, pour devenir un être conscient. Et après, plus tard, un être vraiment équilibré.

L’ennéagramme est une technique qui permet justement de redécouvrir qui on est vraiment ?

L’ennéagramme permet de découvrir ce qu’on est dans le monde. Ce qu’on doit être le masque, c’est-à-dire la personnalité, l’ego. La première partie de l’ennéagramme étudie la personnalité. Les types de personnalité et après, un deuxième module et un troisième, on va doucement vers la découverte du Moi essentiel à l’intérieur, endormi, en attendant qu’on le découvre. Les types de personnalité, c’est le type instinctif, intellectuel, et émotionnel.

Il y a 3 types ?

Il y a trois grands types.

On peut aussi être un mélange de deux types ?

On a tous des mélanges, mais il y en a un qui est dominant, qui est la conduite principale.

Et on parvient à le découvrir en suivant vos stages ? Tout le monde ?

Cela paraît une mission impossible, au départ !

Pour vous ou pour celui qui vient ?!

Pour tout le monde ! Mais cela arrive, oui. Ils découvrent en trois jours, en trente heures de travail intensif, ils parviennent à découvrir.

Kirkegaard dit : "Il faut être objectif avec soi-même et subjectif avec les autres, cela veut dire quoi cela ?

Il disait que nous sommes trop auto-indulgents avec nous-mêmes et trop durs avec les autres. On voit très facilement les défauts des autres et on s’excuse, on s’auto-justifie avec trop de facilités. Alors, il disait qu’il fallait faire le contraire. Au lieu d’être objectif avec les autres et subjectif avec soi-même, il fallait qu’on soit subjectif avec l’autre, sentir ce que l’autre sent et plus objectif avec soi-même pour se connaître mieux.

Cela veut dire aussi ne pas juger ?

Voilà. Ne pas juger. Parce qu’on a une projection : on voit ce qu’on a à l’intérieur : tous les défauts qu’on a, on les voit à l’extérieur même si on les cache de nous-mêmes. Et toutes les qualités qu’on a en potentiel, qu’on a en nous-mêmes aussi.

Vous dirigez, Gilda Grillo, le Centre de Développement Humain à Rio de Janeiro - Solaris - et à Madrid, je crois qu’il y a aussi un Centre ?

Oui, et je participe aussi.

Et qu’est-ce qu’on y fait dans ces Centres ? Ce sont différentes thérapies que vous proposez ? ou c’est axé sur l’ennéagramme ?

Non, on travaille avec le corps, Tai Chi, Kung Fu, Massage, etc...., on travaille avec les émotions avec des thérapies différentes, on travaille avec l’intellect avec des cours et des conférences et des séminaires et on travaille aussi avec l’ouverture vers la spiritualité avec la méditation pour les gens qui veulent.

Vous voulez bien - et je crois que vous insistez là-dessus- pour dire que votre travail n’est pas axé sur la spiritualité, qu’il y a une recherche du Soi profond, et puis ceux qui veulent aller plus loin, ils peuvent aller jusqu’à la spiritualité. Mais je me demande quand même si vous, dans votre enseignement, vous ne donnez pas envie beaucoup d’aller plus loin ? Vous laissez le choix ?

Bien sûr. Il y a beaucoup de semences qui sont plantées, il y a celles qui prennent et celles qui ne prennent pas.

Vous dirigez ces Instituts de Développement Humain et vous êtes en recherche depuis très longtemps et vous avez encore l’impression que la recherche se poursuit, n’est pas terminée, qu’il y a toujours quelque chose à découvrir pour vous ?

Sûrement ! C’est un long chemin qui peut prendre toute une vie ! Quand on n’est pas quelqu’un de normal dans la vie quotidienne, c’est très difficile. On doit dormir huit heures, on doit travailler huit heures et les dernières huit heures, on devrait faire le travail intérieur. Cela serait très intéressant si l’on pouvait dédier ces 8 heures pour se travailler et pour découvrir comment être conscient et équilibré.

Et vous poursuivez ce travail, vous, chaque jour ?

Oui, j’espère que j’aurai la santé pour arriver quelque part ! On va voir si l’on arrive à l’objectif ! C’est tout un chemin. Ce n’est pas quelque chose de facile à travers l’intellect ordinaire. C’est difficile, c’est comme un aveugle et un autre qui n’est pas aveugle. C’est très difficile d’expliquer les couleurs à un aveugle. C’est cela difficulté du Grand Maître. Si nous sommes aveugles de quelque chose, comment vont-ils nous expliquer quelque chose qu’on ne voit pas mais qui existe ?

C’est votre rôle ?

Non ! Cela, c’est le rôle des grands maîtres. Moi, je suis en train d’essayer d’apprendre à apprendre à ne pas être aveugle.

Gilda Grillo, je suis triste de ne pas avoir la télévision pour faire cet interview parce que je crois que ceux qui nous écoutent ont raté beaucoup aussi parce que vous faites beaucoup de gestes, très expressifs qu’on ne verra pas à la Radio.

Je sais que vous avez souhaité pour cette fin d’émission de lire un texte, il y en avait beaucoup, il y avait entre autre un texte sur "la fileuse", c’est cela ? "Fatima, la Fileuse". Qui est un peu votre histoire, une histoire de plusieurs vies qui vous mène à une vie supérieure ?

Qui mène au bonheur final. Si tu n’apprends pas à faire cela, et cela, et cela....tu ne peux pas terminer par faire le tout dans le même objet. C’est comme un apprentissage. La vie, c’est un grand apprentissage. La vie est meilleur professeur qu’on a. Quand on s’endort trop, elle nous donne des claques pour nous réveiller et c’est bien aussi si on apprend cela comme des leçons.

Mais vous, vous avez eu beaucoup de claques successives ?

Oui, c’est vrai.

Gilda, on va se dire au revoir et puis vous lisez le texte si vous voulez bien.

Vous voulez le lire avec votre joli français, le mien est ...

Moi, je crois que c’est mieux que ce soit votre voix, la voix de Gilda Grillo plutôt que la mienne mais je vous donne déjà rendez-vous en février, fin février où vous revenez en Belgique pour une nouvelle formation pour l’apprentissage de l’ennéagramme.

Le Conte des Sables :

"Née dans les montagnes lointaines, une rivière traversa bien des contrées pour finalement atteindre le sable du désert. De même qu’elle avait franchit tous les autres obstacles, la rivière essaya de passer celui-là mais elle s’aperçut qu’au fur et à mesure qu’elle coulait dans le sable, ses eaux disparaissaient. Elle était certaine cependant que son destin était de traverser le désert. Mais par quel moyen ? C’est alors, qu’une voix cachée, une voix venue du désert murmura : le vent traverse le désert, la rivière peut en faire autant. La rivière répliqua qu’elle se jetait contre le sable et ne parvenait qu’à être absorbée. Que le vent, lui, pouvait voler et ainsi traverser le désert. En t’élançant de la façon qu’il t’est coutumière, tu ne traverseras pas. Tu ne peux que disparaître ou devenir un marécage. Tu dois laisser le vent t’emporter à ta destination. Mais comment est-ce possible ? En te laissant absorber par le vent. Cette idée était inacceptable pour la rivière. Après tout, elle n’avait jamais été absorbée auparavant. Elle ne voulait pas perdre son ultime individualité. Une fois perdue, comment pouvait-on être sûr de jamais la retrouver ? Le vent remplit cette fonction, dit le sable. Il absorbe l’eau, la porte au-dessus du désert puis la laisse retomber. L’eau tombe en pluie et redevient rivière. Comment puis-je savoir si c’est la vérité ? C’est ainsi. Et si tu ne le crois pas tu ne pourras devenir rien de plus qu’un marais et cela même peut prendre bien des années. Et ce n’est certainement pas la même chose qu’une rivière. Mais ne puis-je demeurer la rivière que je suis aujourd’hui ? De toute façon, tu ne peux rester la même, dit le murmure. La part essentiel de toi-même est emportée et forme à nouveau une rivière. Même aujourd’hui, tu portes ce nom parce que tu ne sais pas quelle part de toi-même est la part essentielle. Quand elle entendit ces paroles, certaines échos se réveillèrent dans les pensées de la rivière. Vaguement, elle se souvint d’un état où elle - ou était-ce une partie d’elle-même - avait été dans les bras du vent. elle se souvint aussi - mais était-ce un souvenir - que c’était cela qu’elle devait faire même si la nécessité ne s’imposait pas. Alors la rivière se leva en vapeurs jusque dans les bras accueillant du vent et celui-ci, doucement et sans effort, les souleva et les emporta au loin, les laissant délicatement retomber dès qu’ils atteignirent le sommet d’une montagne à bien des lieues de là. Et parce que elle avait douté, la rivière put se souvenir et enregistrer dans son esprit avec d’autant plus d’acuité, les détails de l’expérience. Oui, j’ai appris maintenant ma véritable identité, se dit-elle. La rivière commençait à apprendre mais le sable murmurait : nous savons parce que nous voyons cela arriver, jour après jour, que parce que nous, le sable, nous nous étendons de la rivière à la montagne et c’est pour cela que l’on dit que les voies qui permettent à la rivière de la vie de poursuivre son voyage, sont inscrites dans le sable."

"Contes Derviches" Idries Shah Editions du Rocher

Merci Gilda Grillo, et à bientôt.

Entretien avec Michèle Cédric pour la RTBF 1997


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